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Fille des pierres

11/12/2008 -

Fille des pierres

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Me revoilà après un certain temps d'absence je poste à nouveau, je n'ai pas posté pour des motifs divers et variés, mais me revoilà avec d'abord une critique de bouquin auquel suivra peut-être un article politique ou pas. Nous verrons ensuite, mais je parlerais de Noël, c'est une fête inévitable.

 

 

Violence et douceur, rage et amour se mêlent dans ce roman à l'ambiance atypique. Jella est une jeune fille, une toute jeune fille, coupable d'être la fille de cette femme qu'elle chérie tant. Violemment belle, elle doit se battre et fuir pour échapper aux hommes. Son seul véritable refuge étant la montagne, beaucoup plus belle, beaucoup plus forte que la Puszta plate qui la répulse tant.

Silences pleins, précipices creux, amours vides, bonheurs malheureux, à cela se résume ce roman qui fait avancer l'histoire par à-coups sensitifs. La brutalité intime - parfois violente voire choquante - grâce à laquelle l'auteure hongroise du début du siècle exprime les sentiments est unique. Je ne connais aucun autre auteur qui ait réussi cette savante alchimie entre l'acerbe et âpre description des sentiments et du paysage et le sentiment du lecteur. Ainsi la beauté de ces montagnes déchiquetées, violentes mais tellement belles, tellement proches que voit Jella nous transperçe les yeux, les pleurs acides de Jella nous brûlent les joues, sa course effrenée pour fuir nous entaille les membres, sa recherche violente de l'amour nous blesse au coeur. Brillant d'une douceur extrême ce roman nous emporte à la fois dans un lieu, dans un corps, une âme mais aussi - et surtout - dans une pensée. On pourrait lui reprocher la même chose qu'au structuralisme levi-straussien c'est à dire que ce roman délivre a way of looking at things, une façon de voir les choses, unique, spécifique, philosophique - et d'ailleurs presque métaphysique - mais dans une quête immodérée de vérité, d'universalité. A travers ce roman c'est toute une vie qui se dessine, une vie forte et atypique où Jella cherche l'amour et la compréhension, mais à trop chercher c'est elle que Jella perd. La leçon réside ici, l'amour nous prend toujours mais ne nous rend jamais.

Brillant par la qualité de la traduction de Marcelle Tinayre (chez Viviane Hamy), ce roman n'est pas seulement un moyen passif de passer du temps. La lecture de l'histoire de cette "petite âme errante des montagnes" nous apprend beaucoup sur l'homme, nous apprend beaucoup sur nous ; car à voir se perdre Jella c'est toute une face de nous que l'on apprend à dompter, toute une face de notre être qui se révèle être sensible et frustre mais que l'on apprend à prendre en compte, à regarder.

Ce roman m'a bouleversé et ma capacité - trop souvent douloureuse - de visualiser les choses en images m'a violemment frappée. Comment peut-on vivre ainsi ? Ce qui fait la spécificité de ce livre, ce qui fait l'unicité de ce style c'est son approche primitive, presque naïve, du sentiment. C'est à dire une approche intellectuelle mais pas forcément intellectualisée, une espèce d'approche qui se résume à un simple - sans être simpliste - compte rendu du sentiment. Mais au fond, n'est-ce pas là la plus pure et la plus innocente façon d'exprimer un sentiment ? Réflechir là dessus c'est se poser cette question, le ressenti pousse-t-il à une intellectualisation ? Doit-on tout intellectualiser ? Et s'il n'y a pas de volonté d'intellectualiser, n'existe-t-il pas toujours une intellectualisation passive ? Ce livre trahi forcément une intériorisation du message sensible et donc une intellectualisation, mais l'auteur s'est attachée à décrire le sentiment avec les bons mots, pour qu'il soit sensé. Alors ce livre répond oui à cette question de l'intellectualisation, oui le message sensible est intellectualisé dans ce livre, mais il l'est pour être plus réél, plus compréhensible, plus violent et peut-être plus vivable par les personnes qui le lisent.

A travers ce roman c'est une qualité poétique qui se dévoile, un apprentissage douloureux et cruel, profond et sensible de la vie d'autrui. Un moyen de prouver peut-être que c'est à travers l'expérience des sentiments que l'homme apprend à vivre. Oui, ce roman a changé ma vie. Cécile de Tormay présente ici une oeuvre brillante et brillamment écrite, la langueur calme et douce des silences, la violence acerbe et crue des sentiment de Jella, tout transparaît à travers ce livre. C'est alors un lien de transcendance qui se met en place avec le lecteur, le message passe, s'imprime et ils nous mord au plus profond de l'âme. Si la lecture de ce livre ne nous apprend certe pas à être nous-même, si la lecture de ce livre ne nous enseigne pas ce que nous sommes ; elle nous offre au moins la possibilité de voir ce que peut être la vie, ne serait-ce que celle de cette fille trop belle, trop forte et pourtant trop fragile. A travers l'impressionnante description de la solitude du milieu, de l'être et de ses sentiments, c'est un art littéraire ainsi qu'une profonde capacité à regarder que montre ici Cécile de Tormay.

Comment ne pas s'imaginer dans ces montagnes ? Comment ne pas se mettre à détester cette Puszta dans laquelle nous vivons, cette étendue plate et pleine que Jella voit triste, dangereuse car tellement inconnue. Cette fille des pierres, ne trouve meilleure compagnie que dans le silence de ses montagnes, accompagnée de ses pierres, de son troupeau, de son âme. "Là-bas, au mileu des pierres, il faut lutter. Parfois le vent est plus fort, parfois les hommes." A travers cette phrase c'est toute la vie de Jella qui s'esquisse, toute l'histoire de cette fille si belle mais si forte. La vie de Jella, un éternel combat entre l'être et le soi, un éternel combat aussi puissant et grave que celui de la Puszta et de la montagne. André Rez l'homme de la Puszta, Jella la fille des pierres, Pierre l'homme neutre. A travers ces trois personnages c'est la carnation de trois états de l'homme qui se délivre : le faible, le fort, le fou.

Ce roman est une histoire d'amour entre la femme et la montagne, entre la femme et l'homme mais aussi entre l'auteur et la lettre, entre l'auteur et l'âme humaine, entre l'auteur et le paysage. Le style et le cadre instauré par l'auteure ne s'apprécie en effet que lorsque notre coeur bat à l'unisson avec celui de Jella, avec celui des pierres et du silence, avec celui de la montagne, peut-être juste quand notre coeur bat en accord avec autrui, ce qui signifie qu'il bat en accord profond avec nous-même. Car la montagne et le silence sont partie intégrante de Jella, de son être. La montagne est à Jella ce que la Puszta est à André Rez. Quelque chose d'ineffable, d'inhérent. L'enjeu est peut-être là : chercher à se saisir dans son intégralité, à se comprendre soi - non pas par jeu ou par Ã©gocentrisme - par nécessité, pour pouvoir comprendre l'autre.

"Jella crut qu'à travers l'ouverture verte de la forêt il (André Rez) contemplait les montagnes. Elles lui appartenaient. Elle sourit fiérement :

- N'est-ce pas qu'elles sont grandes ? N'est-ce pas qu'elles sont belles ?

- Qui ? demanda-t-il songeur.

- Les montagnes, donc !

André poussa un soupir :

- Ah! Si toutes ces maudites pierres pouvaient s'effondrer pour que je puisse voir au-delà!...

Elle resta bouche bée. Une seconde elle détesta cet étranger qu'elle ne pouvait comprendre.

- Tu ne peux donc aimer que la Puszta ?

Elle se pencha en avant. Elle attendait une protestation, mais André se taisait. D'où il était venu les hommes parlaient peu. Les paroles, les gestes ont une grande importance dans la plaine. Tout se voit, s'entend de loin."

Un livre unique qu'il ne faut pas lire pour le rattacher à un sentiment, qu'il ne faut pas lire pour le rattacher à un courant. Un livre qu'il faut lire pour comprendre, pour connaître, pour faire l'expérience. Un livre qui transcende - en quelque sorte - toutes les notions qui rattachent une oeuvre à d'autres oeuvres. Un livre présent pour exister ; et là est l'essentiel, exister c'est faire entendre sa voix propre, son unicité, sa beauté intrinsèque, c'est transcender toutes les catégories de classement pour se montrer là, sans orgueil. Fille des pierres est le genre de livre qui ne laisse pas indifférent, il s'imprime négativement ou positivement, mais il marque et il nous marque. C'est aussi un livre qui ne vient pas naturellement à nous, c'est un livre qu'il faut aller chercher, une espèce d'utopie littéraire auquelle il faut s'accrocher sans se perdre - et là est le risque - une utopie qu'il faut comprendre, certes, mais qu'il ne faut surtout pas analyser.

Pour moi, une des oeuvres marquantes de l'histoire littéraire européenne du début du siècle, pas incontournable, ni forcément meilleure ou brillante (puisqu'il transcende les catégories), mais juste une oeuvre lisible et existante. Ce livre a aussi l'avantage de nous offrir une clé pour saisir la pensée, la littérature et l'histoire hongroise, une clé parmi d'autres, mais une clé superbe. Mais ce livre n'est évidemment pas parfait, au-delà de cette brillante et unique composition avec les sentiments, la structure du récit, sa cohérence, son déroulement est parfois chamboulée et frise le non-sens. Il m'est arrivé plusieurs fois de me perdre dans ces espèces d'apartés contemplatifs, et de me rendre compte trente pages plutard que je n'avais rien saisi de la structure du récit à partir de ce moment. Qu'était-il arrivé ? Qu'en était-il de la date, de André Rez, de Pierre, de Jella ? La question fatidique pointait alors : est-ce qu'il y a une structure qui me permet d'y répondre ? Cependant là aussi est la beauté de la chose, ce livre est un livre primitif qui ne cherche pas à rendre compte d'une exactitude, qui ne cherche pas le réalisme. Non, ce livre est un livre simple qui ne cherche rien d'autre qu'à s'exprimer ; mais qui provoque toujours la création d'un germe, celui de l'acuité sensible.

J'ai aimé ce livre, et je vous le conseille... C'est un livre qui fait du bien par ce qu'il créé et ce qu'il véhicule, mais qui peut faire mal par ce qu'il raconte. Car non, il n'existe pas de fin heureuse à ce livre - de toute façon elle aurait été ridicule. Ce combat de Jella est similaire au combat entre la Puszta et la montagne, dit très justement le paragraphe de la quatrième de couverture, et il n'y aura pas de vainqueur. La vie de Jella est une vie de combat, et le combat - même celui de la justice, de la vérité, du bonheur et de l'amour - ne se termine pas toujours en apothéose.

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